Je souhaite parler de ce film de Lars Von Trier car il rassemble beaucoup des considérations que notre société moderne donne à la Nature et aux femmes, mine de rien…
Cependant, je ne le conseille pas, j’avoue même ne pas avoir pu aller jusqu’au bout, 1h 14 m’a paru déjà faire preuve de beaucoup de patience pour cette histoire plus que pesante. Déçue, certes, après Breaking the Waves et Dancer in The Dark, je ne m’attendais pas à ça.
Pourtant, il commençait bien…
Je dis « bien » même si le sujet de la perte d’un enfant en bas âge pour des parents, demeure une épreuve sans nom tant la douleur est ineffable. Regardant le prologue, j’ai trouvé l’esthétique, le rythme, les images etc. parfaits. Dès le début, on peut penser que l’histoire va porter sur la gestion de la souffrance, comment reconstruire son couple après un tel évènement, sur l’acceptation de l’inacceptable et la manière dont ces moments nous font évoluer et grandir. Et pourtant non.
L’auteur nous emmène dans un cauchemar prenant racine dans la Nature et dans la Femme. Avec une image d’homme paternaliste et exaspérante au possible. Le thérapeute/mari/père/amant insensible qui ne réagit à rien, si ce n’est aux assauts sexuels désespérés de sa femme en souffrance. Willem Dafoe est fidèle à lui-même, crédible et juste, Charlotte Gainsbourg toujours plus surprenante comme si elle voulait aller plus loin à chaque prise. De grandes performances d’acteurs, ils m’ont touchée, sans conteste.
Elle, préparait une thèse sur le gynocide des sorcières et contre toute attente, en vient à douter de sa conception du bien et du mal, devient le mal elle-même et incarne les images que l’Eglise a voulu marteler pendant les grandes heures de l’Inquisition. Ensuite, l’érotisme ne pouvait que côtoyer la pire violence…
La Nature est montrée sous son seul jour négatif, de la mort d’enfant humain on passe à un jeune faon mort né, un oisillon qui tombe nid et se fait dévorer vivant par les fourmis, un renard toutes entrailles dehors qui parle de chaos etc.
La femme est castratrice et pas seulement métaphoriquement (!) puis soumise, aimante puis diabolique comme si chacun de ses aspects positifs cachaient le mal incarné.
Lars Von Trier a peut-être voulu montrer que la Nature était « mauvaise » et ce, avec des images qui parlent d’elle-même, qui sont vraies. Car si les images sont conformes à la réalité, cela lui donne raison. On peut sortir de ce film en se disant: « Après tout, c’est vrai, la Nature est horrible, l’homme (et surtout la femme qui ne peut se défaire de la nature par ces cycles, comme le rappelle le personnage de Charlotte Gainsbourg) est vraiment capable du pire, le monde est un chaos. » Les images, la musique, l’ambiance tout est fait pour que le spectateur croit à cette version de la Nature diabolique, repère incontesté de Satan.
Néanmoins, pour tous ceux qui connaissent un peu la Nature, ce film sonne faux. Car dans la réalité, jamais la Nature ne montrera qu’un seul côté d’elle-même. Jamais. Tout ce qui existe dans la Nature possède un aspect positif et un aspect négatif. J’évite à dessein, les termes de bon et mauvais, bien et mal, afin de ne pas tomber dans le piège manichéen du christianisme et du réalisateur.
Le seul moment où le cinéaste s’est fait prendre à son propre piège, c’est lorsqu’il montre ces fourmis se nourrissant de l’oiseau. L’oiseau souffre mais les fourmis, elles, se régalent. En tout état de cause, nous ne saurions penser que la vie de l’oiseau vaut mieux que celle des fourmis, n’est-ce pas ? Vu le ton du film, on peut penser que ce détail a échappé à Lars Von Trier…
Pour terminer, je vous cite un passage d’un de mes auteurs préférés, Shakespeare, extrait de sa pièce Roméo et Juliette, et déclamé par Frère Laurence (chrétien donc):
« L’aube aux yeux gris couvre de son sourire la nuit grimaçante, et diapre de lignes lumineuses les nuées d’Orient ; l’ombre couperosée, chancelant comme un ivrogne, s’éloigne de la route du jour devant les roues du Titan radieux. Avant que le soleil, de son regard de flamme, ait ranimé le jour et séché la moite rosée de la nuit, il faut que je remplisse cette cage d’osier de plantes pernicieuses et de fleurs au suc précieux. La terre, qui est la mère des créatures, est aussi leur tombe ; leur sépulcre est sa matrice même. Les enfants de toute espèce, sortis de son flanc, nous les trouvons suçant sa mamelle inépuisable ; la plupart sont doués de nombreuses vertus ; pas un qui n’ait son mérite, et pourtant tous différent ! Oh ! combien efficace est la grâce qui réside dans les herbes, dans les plantes, dans les pierres et dans leurs qualités intimes ! Il n’est rien sur la terre de si humble qui ne rende à la terre un service spécial ; il n’est rien non plus de si bon qui, détourné de son légitime usage, ne devienne rebelle à son origine et ne tombe dans l’abus. La vertu même devient vice, étant mal appliquée, et le vice est parfois ennobli par l’action.
Le calice enfant de cette faible fleur recèle un poison et un cordial puissants : respirez-la, elle stimule et l’odorat et toutes les facultés ; goûtez-la, elle frappe de mort et le cœur et tous les sens. Deux reines ennemies sont sans cesse en lutte dans l’homme comme dans la plante, la grâce et la rude volonté ; et là où la pire prédomine, le ver de la mort a bien vite dévoré la créature. »
Et pour ceux qui parlent anglais, le texte original, qui bien que magnifiquement traduit plus haut, reste intraduisible:
» The grey-eyed morn smiles on the frowning night,
Chequering the eastern clouds with streaks of light,
And fleckled darkness like a drunkard reels
From forth day’s path and Titan’s fiery wheels.
Now, ere the sun advance his burning eye,
The day to cheer and night’s dank dew to dry,
I must up-fill this osier cage of ours
With baleful weeds and precious-juiced flowers.
The earth that’s nature’s mother is her tomb;
What is her burying grave that is her womb,
And from her womb children of divers kind
We sucking on her natural bosom find:
Many for many virtues excellent,
None but for some and yet all different.
O, mickle is the powerful grace that lies
In herbs, plants, stones, and their true qualities:
For nought so vile that on the earth doth live
But to the earth some special good doth give,
Nor aught so good but, strain’d from that fair use,
Revolts from true birth, stumbling on abuse.
Virtue itself turns vice, being misapplied;
And vice sometimes by action dignified.
Within the infant rind of this weak flower
Poison hath residence and medicine power:
For this, being smelt, with that part cheers each part;
Being tasted, stays all senses with the heart.
Two such opposed kings encamp them still
In man as well as herbs, grace and rude will;
And where the worser is predominant,
Full soon the canker death eats up that plant. »
Et pourtant Shakespeare écrit des tragédies…n’est-ce pas paradoxal de trouver du réconfort dans ses mots ?